Actualité&médias/Chroniques

UN FIL DE PARTAGE TOUT AUTOUR DU REEL
UNE DOCUMENTATION /
Un échange autour de l’actualité, des justices sociales
DES ARCHIVES / Des textes littéraires et scientifiques


Auteurs, contributeurs, et médias cités : Joshua Slocum, Vox Pop Magazine, John Paul Lepers, Amnesty International, Médecins sans frontières, Atelier chenapans, Aimé Césaire, UNHCR, United Nation Development Programme, Manon Paulic, Jean-Louis Gombeaud, Elisa Perrigueur, Edwy Plenel, Danyel Gill, Journal Le 1, Le Monde diplomatique, Le Monde, Mediapart, Elisée Reclus, Emmaus france, Emmaus international, Tszvetan Todorov, Hannah Arendt, Victor Hugo, DDHC, Honoré de Balzac, Paulin Joachim, W. C. Williams, Samuel Beckett, Saint-Augustin, Thomas Sankara, Céline, Claude Simon, France Culture, Télérama, La Cour des compte, Martin Wable, Julie Merlo, Héros-Limite, Presence Africaine, Actes Sud, Champ Vallon, Charles Thomlinson.


 

CHRONIQUE n°4
mardi 10 juillet 2018
La politique des singes
Chronique cosmoréelle


« Vous êtes priés d’accéder au quai muni d’un titre de transport (1) et d’une pièce d’identité (2) […]. Nous vous rappelons que les accompagnateurs ne sont pas autorisés à accéder au quai (3) et que les trains ne disposent pas de service de restauration à bord (4). N’oubliez pas de vérifier vos autorisations bagages (5). Bon voyage […]. Nous rappelons aux personnes accompagnant les voyageurs de ne pas monter dans la rame (6…) ».

En novembre 2017, les passagers étaient accueillis sur les quais des nouveaux trains low cost Ouigo. On pouvait dénombrer que, sur la diffusion de quelques messages durant une quinzaine de minutes, les passagers ne recevaient pas moins d’une quinzaine d’instructions. Au début, la nouvelle campagne de publicité Ouisncf n’avait pas encore fait son apparition. On ne parlait pas de bouleversements majeurs à venir, seulement la fluctuation des rumeurs. On ne déterminait pas les mois de grève intense des cheminots qui viendraient s’ajouter à celui de mai 68, un demi-siècle plus tard. Le Ouigo démarrait et il y avait « Audrey, votre chef d’équipage ». J’interrogeai ma voisine, une femme avec un accent polonais : « oui, c’est bien, c’est moins cher ». Et il y avait une cohorte d’agents avec des vestes synthétiques et des casquettes. Un grand homme avec une coiffure rastafari qui contrôlait les passagers. Il nous expliquait de jeter nos déchets, puis diverses consignes, et terminait sur « est-ce que je me suis bien fait comprendre ? ». Mes oreilles restaient transies d’étonnement et le train laissait vide le quai de la gare de Massy TGV. Un quai sans décorations, séparé de l’extérieur par des barreaux rectangulaires ; ponctué de caméras tous les 10 pas – braquées sur les passagers à chaque départ – et qui attendaient dans l’obscurité le compostage. Ces décors n’étaient pas sans me rappeler les années entre-deux-guerres et après-guerre, décrites par des auteurs du xxe jusqu’au Nouveau Roman. De Voyage au bout de la nuit (1932) de Céline à L’acacia (1989) de Claude Simon – qui décrit cette période historique. Mais il y eut des affiches. Premièrement, une immense affiche de paysage tropical au niveau des contrôles, puis des panneaux numériques d’information et enfin la publicité amenait des couleurs. L’époque était tout autre.

Six mois plus tard, je devais passer du temps à la capitale et c’était le printemps, on rendait hommage aux femmes d’abord : « Si vous êtes témoin d’une situation de harcèlement dans les transports, n’hésitez pas à donner l’alerte » entonnait la voie du métropolitain. De scandale en prises de conscience pour l’intérêt général, on faisait la loi pour célébrer la démocratie ou, plutôt, sa sœur bâtarde : l’opinion publique. Puis on commémorait mai 68 et ses slogans. Les Black blocks défrayaient la chronique. Les insoumis firent une « fête » au chef d’État. La police aussi célébrait l’évènement historique en dissipant les rassemblements. Un ami, promu depuis peu chef de service à la sncf, me dit : « moi je m’en fous des grèves. Je ne comprends pas ». Ce soir-là, on discutait entre deux instants nomades. Avant de s’engouffrer dans la chaleur vacante de la nuit des transports. Il semblait qu’on se connaissait bien. La parole avait cela de riche qu’on pouvait, semblait-il, s’y aventurer comme dans un parc de banlieue. (On peut ainsi « trainer », « flâner », « parcourir » les pavés, un soir, avec la prudence de l’étranger ou l’anonyme qui, ne connaissant pas un lieu, le déchiffre. Un touriste qui s’attarde patiemment à mieux appréhender un terrain, loin des soirées et du chahut, des grands axes et des rituels endogènes). Oiseaux migrateurs auprès d’un lumière qui baille de fatigue sous la grisaille. C’était un dimanche soir.

En rentrant, je remarquai une affiche contre le harcèlement dans les transports : une femme isolée se tenant à la barre du métro et un loup, des loups, grognant pour représenter la prédation des harceleurs. Le lundi suivant, j’observais, sagement, les femmes assises d’un côté de la rame et les hommes de l’autre. Les regards ne se mélangeaient pas non plus. Ils ne rencontraient pas.

Le 1er mai, on annonçait que les Black Blocks avaient détruit le Mc Donald’s de la gare d’Austerlitz. Puis, le 14 mai on avertissait de l’attaque terroriste dans le quartier de l’opéra. Les regards fuyaient comme des nuées de papillons dans les transports. Puis, il semblait qu’avec le temps – comme les branches chahutées d’une forêt dans le vent reprennent ensuite leur place – on retrouvait son calme. Était-ce cela, être adulte, être un élément de la génération de mai 2018 dans la région capitale ?

En novembre 2017, 6 mois plus tôt, c’était dans le même bain d’agglomération urbaine, des communautés africaines se réunissaient pour pousser leur cri d’indignation vis-à-vis de la communauté internationale. Des événements étaient restés en suspens et avaient souffert d’un manque de médiatisation, et touchaient encore principalement un groupe d’intellectuels prêt à revendiquer des droits. La visite du chef de l’État au Burkina Faso avait réveillé des velléités sankaristes. Et le nom de Sankara, le sauveur du Burkina, faisait un effet de boule de neige dans les discours. Devant la tour Eiffel, des manifestants cherchaient à déclarer la dictature de leur chef d’État. Au pied du musée de l’Homme, où des photographies de l’Afrique du xxe étaient alors exposées, à mi-chemin entre époque moderne et révolution, on pouvait entendre déclamés les discours : « nous allons aller au boycott des intérêts français au Gabon ».

Et plus encore :  « c’est quoi la Françafrique ? Après la Seconde Guerre mondiale, la France a décidé, finalement, de laisser une pseudo-indépendance aux anciennes colonies françaises. A condition de mettre à la tête de cet État, le percepteur d’impôts […], qu’on appelle présidents mais qui ne sont pas des présidents. Lorsqu’ils ont fait ça, en fait, ils ont condamné pendant des décennies toute une génération, plusieurs générations. Aujourd’hui au Gabon ça se saurait si la famille Bongo Ondimba était si… intelligente que ça. Au lieu de construire le Gabon, ils ont passé leur temps à acheter des résidences particulières. À Paris ils ont 33 résidences particulières. Il y a de ça de 3-4 ans, ils ont acheté une résidence qui vaut 100 millions d’euros, plus de 200 millions de restauration de l’époque. Alors que les enfants, dans les classes, n’ont pas de chaises, n’ont pas de bancs. Lorsqu’il pleut on ne peut pas faire classe. Les gens n’ont pas de route, les femmes accouchent à même le sol. Il n’y a pas d’eau potable. Tout ce que son père a poursuit et détruit. Tout cela est possible lorsqu’il y a un grand manitou au-dessus qui corrompt. Parce que ce qui est marrant c’est que Nicolas Sarkozy est venu au Gabon… ».

On peut se questionner, dans un tel contexte, face à une telle assemblée, sur le chemin de l’information. Le chemin parcouru entre les haut-parleurs, les vécus et les mémoires des gens et les vérités qui se diluent dans les mots. Les vérités fortes qui s’élèvent dans le cosmos de demain. Et tandis que des touristes, des Américains ou des Japonais accourent sur l’esplanade pour photographier les monuments, où se diluent ces instants fugaces qui sont des instants de l’Histoire. Des instants à la racine de l’Homme, qui s’érigent devant son musée. Quel type de savoir, quel type de transport utilise l’information, et quand est-ce que les intérêts humains, la notion de citoyenneté est biaisée par la massification, par les contingences des temps et des lieux. Je gardai, dans une note, sur mon portable :

« Chaque lieu est unique
Chaque lieu a vécu
Chaque lieu a souffert

Chaque lieu est un centre

Un peu
A la manière des êtres humains »

Le dimanche qui suivit le coucher de soleil et sa discussion migratoire, je pris connaissance d’un nouveau débat, d’une nouvelle rencontre qui opposait Edwy Plenel à Emmanuel Macron. En observant le duo derrière mon écran, un jour plus libre qu’un autre, je me dis que finalement la présidence se réduit à une simple joute verbale. On attendait du président qu’il soit plus intelligent que les autres, qu’il ait une meilleure répartie et ne se trompe jamais. Le débat se réduisait donc à une simple performance oratoire qui n’avait pas progressé depuis la naissance de la démocratie avec ses palabres cicéroniennes. Le chef d’État devait faire montre de sa force devant des bataillons de journalistes et d’adversaires, et jamais il n’était question du pays pour le pays. La démocratie impliquait tout le monde et figeait tout le monde dans le réseau des conflits.  Le pays se gouvernait lui-même et le débat était un spectacle secondaire. Pouvait-on parler d’une véritable organisation nationale qui avait pour but la santé du pays ?  Difficile à dire. N’observait-on pas que des actes isolés, des initiatives indépendantes et des tentatives locales ? Dans la confusion des déplacements plus ou moins lointains autour des immeubles haussmanniens, du plateau de Saclay, de la plaine Saint-Denis, du domaine de Saint-Cloud. Une tour Eiffel enfumée et des esprits coincés dans les grèves nationales. Le peu d’un pays dont nous avions tous un peu le mérite et que nous ne maitrisions pas.

Le lendemain, encore un lendemain dans le catalogue d’une mémoire au maillage incertain, ne me restait de ce débat qu’une fragile idée. En apprendre davantage avant que le printemps soit déjà un autre, et que l’action ne soit statufiée dans la paresse complexe des idéaux. Je me dis qu’il faudrait écrire une petite note sur ce débat.

Proposé par (c)Martin Wable / commenter

 

APPEL À DONS DE LIVRES
Bibliothèque de commune
Le 9 septembre 2017


En partenariat avec Alphonse Olibe, coordonnateur du Centre Béninois de La Recherche Scientifique et de l’Innovation et directeur de l’ONG VADDAP, PL Quality Association cherche alimenter des fonds de bibliothèque — avec des envois spontanés de livres.

Les lecteurs sont déjà fervents de toute littérature (récits, poésie, théâtre et ouvrages scolaires), même abimée, en mauvais état, que vous auriez en « surstock ». Ce peut être un moyen de divulguer ces contenus auprès de lecteurs lointains mais non moins assidus. (Les frais d’envois peuvent être remboursés à réception si cela est demandé et motivé). Les livres envoyés à l’adresse :

Alphonse Olibe Centre Béninois de la Recherche Scientifique et de l’Innovation (CBRSI) 01BP06 Porto-Novo Bénin
(mention « bibliothèque ONG » au dos de l’enveloppe)

Voici la présentation d’Alphonse Olibe :

 » Notre ambition est de faire évoluer le groupe scolaire « MON SECRET » vers un statut de Collège Agricole
Ce projet repose sur la volonté de maîtriser notre activité de bout en bout (enseignement, soutien scolaire, activités agricoles, cantine — et bibliothèque) et de mettre en place un véritable projet pédagogique et technique.
Un fond secondaire d’archives pourra bénéficier de l’aide et répond à un public divers d’universitaires. »

 

CHRONIQUE n°3
lundi 28 aout 2017
La jungle des représentations
Chronique itinérante


Les 1er et 2 juillet 2017, plusieurs articles paraissaient sur le thème de la crise migrants. On évalue à onze mille le nombre de primo-arrivants secourus en un seul week-end sur les côtes italiennes, et qui avaient quitté la Libye sur une période de trois à quatre jours (Elisa Perrigueur, Mediapart). Dans la même rubrique on trouve également l’article Emmanuel Macron – Si les migrants avaient des ailes (Danyel Gill). Celui-ci reprend l’article du journal La Croix lequel schématise une concurrence entre les mouettes et les migrants : « Une implication qui n’a rien de superflu. Car au-delà de l’enjeu environnemental se joue ici la réappropriation, par ses habitants, d’un territoire blessé ». (Marine Lamoureux). À Calais, on a donc deux espèces concurrentes. Et ce sont les mouettes, de passage par-là, ainsi qu’une flopée d’oiseaux migrateurs qui seront voués à se réapproprier leurs habitats, sous l’égide du Conservatoire du littoral.

Afin d’apporter des nuances dans des prises de positions risquant d’être déracinées de leur souche… des peuples, et des initiatives diverses, une mise en perspective tenterait d’élargir la palette, et peut-être inviter à sillonner les itinéraires et les topos d’où nous viennent ces espèces. On peut observer à travers l’Atlas de l’association Migreurop, publié chez Armand Colin, que les flux migratoires ne sont pas tels que démontrés dans la logique d’envahissement décrite par les médias mais répondent à des dynamiques plus ciblées en termes de villes et pays d’Europe, et lieux de passages. Et de récentes recherches menées par Emmaüs solidarité ont  montré que le parcours urbain des primo-arrivants était en général celui de déplacements administratifs.

Quoiqu’il en soit, le Conservatoire du littoral n’est pas une cause et s’est retrouvé au sein d’un champ de décisions et de volontés, à adopter la place historiquement inconfortable de l’écologie, qui s’occupe d’animaux quand la société des hommes est loin d’être elle-même idéale. Romain Gary (prix Goncourt 1956) raconte ainsi la naissance houleuse de la pensée écologique dans son roman de fiction Les Racines du ciel : « Avec ses pétitions, ses manifestes, ses tracts, ses comités de défense et pour finir, avec son maquis (…) il doit vous sembler qu’il réclame de nous un changement qui, pour longtemps encore, n’est concevable que comme un chant d’espoir. Mais je ne puis me résigner à un tel scepticisme et j’aime mieux croire que vous n’êtes pas sans éprouver une certaine sympathie pour ce rebelle qui s’est mis en tête d’arracher au ciel lui-même je ne sais quel respect de notre condition ».

Mais on est loin de quelque expertise fondée lorsqu’il s’agit de discuter d’un territoire au grandes potentialités promotionnelles pour une région ou commerciales pour un acteur privé. L’action du Conservatoire est lisiblement détaillée dans le livre d’Odile Marcel Littoral (éd. Champ Vallon, 2013). Sans ce rachat du site par un protecteur du patrimoine écologique, peut-être aurions-nous vu fleurir là des hôtels de luxe ou des parkings. Le Conservatoire est intervenu quelques temps après le développement de la mission Racine lors de la généralisation des congés payés, avec l’ambition de sauver quelques portions de côtes françaises d’aménagements touristiques, et d’industrialisation de terres.  Du reste, dommage comme notre gouvernement oublie des peuples avec lesquels nous avons tissé des liens de fraternité ineffaçables. Nos représentations sont les causes d’une incompréhension bilatérale :

Elles sont dues à une culture biaisée par les discours alarmistes, étonnante, pour un pays aussi alphabétisé que le nôtre. Les jugements stéréotypés sur la situation des primo-arrivants dont les chaines nationales ont longtemps savouré la métaphore et le lexique de la jungle — ont tendance en revanche à nous convaincre de notre fortune. On se croit les propriétaires d’un Eden ce qui est totalement exagéré et d’ailleurs de nombreux migrants (pas seulement clandestins) préfèrent retourner chez eux dès que possible. On fait 6 mois, un an, parfois plus et on revient chez soi, lorsqu’un projet non abouti, ou d’autres causes liées à la volonté de progrès individuelle ne produit pas qu’on reste. C’est le témoignage de nombreux voyageurs notamment africains dont rappelons-le, beaucoup ne sont pas clandestins, bien que les frais d’un protectionnisme ambiant soient parfois couteux. L’Eden, s’il perdure dans les jeunes esprits, est bien vite détruit en arrivant sur le sol français. Il y aurait donc du travail chez nous, et beaucoup si l’on est attentif à la sophistication exagérée de nos lignes de transports, administrations, liens sociaux.

On va vite en besogne aussi lorsqu’on associe aux traits les plus communs des cultures du Sud, notamment africaines, une représentation de la misère. Certaines scènes de journaux télévisés par exemple nous dépeignent un tableau tragique d’Antananarivo en nous projetant l’image d’un des marchés les plus fructueux de la ville. Mais parce que les produits ne sont pas exposés dans des bunkers immenses climatisés réfrigérés, avec des enseignes américaines, des pubs criardes et des lampadaires aveuglants cela choque. Par analogie tout ce qui semblera un peu poussiéreux ou délabré semblera vite éminemment pauvre dans le regard proposé par les médias.

Certains auront peut-être vu les pub « La beauté du monde » de Médecins Sans Frontières fin 2016. A mon sens des tableaux de la misère ratés, car une image de la misère n’est jamais représentative. Dans le pire des cas elle est cinématographiquement intéressante. On vit loin des « tableaux » qu’on nous présente, et qui nous représentent. Et le réel parle sans sous-titre ni offres promotionnelles.

Sur le même sujet des représentations : des problèmes de santé, très concrets ont tendance à désintéresser les actions de solidarité qui trouvent plus intéressant d’offrir des cadeaux matériels aux utilités parfois douteuses mais qui ne manquent pas de transmettre un savoir-faire du matérialisme grandissant. Beaucoup d’actions de solidarité demeurent décousues, investissent sans prendre en compte les besoins réels des populations. Telle est la marque européenne, des moyens « en pagaille ». Ainsi où le paludisme fait des victimes chaque jour, où la vie des nouveau-nés repose sur d’imprévisibles constantes (on trouve des renseignements sur le site de l’OMS) ; se développent aussi en excès inverse une téléphonie explosive, des clips alimentant le rêve d’une Europe où tous les blancs se tournent les pouces dans des bureaux frais, derrière des écrans de la marque à la pomme, symboles de bonheur qu’on croit trouver selon un degré de naïveté variable mais assez net : en s’embarquant dans l’océan.

Au delà de certaines représentations filtrées dans les méditerrannées et les plaines européennes qui nous conduisent au camp de Calais : une nouvelle génération d’intellectuels nourrie il est vrai de récits souvent difficiles, d’imbroglios relationnels et de décès nombreux dus à la pauvreté si l’on regarde certains Etats à faible IDH. Ou d’autres qui connaissent des instabilités politiques. Une telle génération de toute évidence attend nos dirigeants et nos préjugés de pied ferme dans quelques années. La littérature de la négritude qui s’est déjà développée depuis plusieurs générations transporte un message d’affirmation claire, et celle qui la précédait, et qui semble lui succéder regarde avec amusement du bas de ses lunettes les simagrées de nos journaux scandalisés. Chocs culturels et gestion de l’espace sont trop peu pris en compte.

Ainsi les compatriotes pro-démantèlement de Calais, le Journal La Croix, et les médias de l’irréflexion soldeurs d’idées-reçues, auront peut-être trouvé l’ennemi dans l’ignorance de ce qu’il est, entretenu et choyé cette ignorance plutôt que d’affronter lucidement que : chacun à sa manière aussi, patauge dans la boue originelle. « Après tout, notre espèce est sortie de la vase il y a quelques années, poursuit la page des Racines du ciel, et elle finira par triompher aussi un jour de la dure loi qui nous est faite, car notre ami avait raison : c’est là, sans aucun doute, une loi qu’il est temps de changer ». Les humbles auront toujours des ailes. L’illustrent les vies de Gandhi, ou encore du méconnu burkinabé Thomas Sankara défenseur de démocratie révéré sous des latitudes tropicales.

Proposé par (c)Martin Wable / commenter
Liens / Mediapart : Entre la Libye et l’Italie, sauvetages à la chaîne de migrants en détresse (Elisa Perrigueur) / La Croix : Calais veut réabiliter l’ancienne « jungle » (Marine Lamoureux) / Mediapart (Le Club) : Emmanuel Macron – Si les migrants avaient des ailes (Danyel Gill) / United Nation Development Programme : Valeur de l’indice de développement humain (IDH)

 

PARTAGE LITTERAIRE n°4
mardi 20 juin 2017
Balzac, extrait


Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d’un logis terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux pourris ont été tordus par l’action alternative de la pluie et du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent trop léger pour le pot d’argile brune d’où s’élancent les oeillets ou les rosiers d’une pauvre ouvrière. Plus loin, c’est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloche, la gloire de son échevinage oublié. L’Histoire de France est là tout entière. A côté de la tremblante maison à pans hourdés où l’artisan a défié son rabot, s’élève l’hôtel d’un gentilhomme où sur le plein cintre de la porte en pierre se voient encore quelques vestiges de ses armes,  brisées par les diverses révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays.  Dans cette rue, les rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des magasins, les amis du moyen-âge y trouveraient l’ouvrouère de nos pères en toute sa naïve simplicité.

p. 20, Eugénie Grandet (1833), Folio Gallimard

 

CHRONIQUE n°2
mardi 20 juin 2017
La communion électorale
Chronique cosmoréelle


« Intellectuel de la politique plus que praticien, il pouvait, de son oeil d’aigle et de chaleur vacante, désamorcer les conflits sans cesse en embuscade sur son sol natal éperdu de fatalité tragique, capable de briller, une année, dans la pratique démocratique, au point d’être consacré champion de toutes catégories, et la suivante, de s’en éloigner à grandes enjambées, en violant, sans vergogne, ses grands principes, cette pépinière d’élites, disait-on jadis, où l’on se complait aujourd’hui, dans un « langage-tangage » quasi pathologique qui donne le tournis à l’ensemble du continent (…) »

Paulin Joachim,  Eclairs d’ébène et de dimants, éd. Présence africaine

Lors des législatives de 2016, gribouiller un message d’opinion politique sur réseaux sociaux m’avait semblé plus efficace qu’une urne à laquelle je n’ai pu présenter mon être administratif, ou encore « de papier ». Car je concluais à mon tour que ce n’est de toute façon pas le scrutin qui fait la démocratie. Il ne s’agissait donc de voter que tardivement, lors des primaires de la gauche en début 2017, dans une ville du Sud-Ouest. C’était un dimanche calme, le soleil gracieux de la « mi-saison ». Comme, sans doute, partout en province, on nous confirme la procédure au service d’accueil et de renseignements de la mairie, accessible facilement. Et on tache de se rendre dans un bâtiment dont on n’avait pas soupçonné l’existence jusqu’alors. Une rue que l’on emprunte peut-être qu’une seule fois dans l’année. Un itinéraire singulier qui n’est pas celui du travail, ni du divertissement, ni de la consommation. Plutôt d’un devoir d’ordre moral, bordé de pelouses entretenues.

Je notai : Je ne me rappelle pas de grand-chose d’autre que la lumière. Les murs aux couleurs rose-saumon, ou vert-clair, embrasés doucement entre les rues de la ville. Et la langue de cette réverbération, s’il devait en être une, c’était ce silence religieux qui ne convient qu’aux matins dominicaux. Peut-être encore, à une exception près, les matins électoraux. Je devais repartir quelques temps plus tard vers Bordeaux et découvrir les poches vides le fastueux bassin d’Arcachon, l’ambitieuse dune du Pilat. Puis les Charentes aux vieilles pierres trempant dans les kilomètres de vasières. Puis souvent le temps nous arrête et nous parlons d’une autre période, d’une autre époque ou saison. Même un individu isolé conçoit la progression de son quotidien selon l’emploi du temps d’autrui, d’un ordre social qui le dépasse. Ainsi les grands souvenirs de chacun sont liés aux grands souvenirs des masses. Ceux d’un match de foot historique, d’un ratification de paix, d’une éléction présidentielle. Ce qu’on appelle un événement. (carnet)

Un temps qui, à mon expérience, prête à prendre une distance bénéfique.Il s’accorde à l’époque d’un renouveau végétal. Et c’est un temps qui, comme certaines étapes de la vie, ou comme la communion chez certaines religions, se déroule seul. On établit une relation de soi-même à son désir intime, ou de soi-même à son élu. La politique se vit en cachette, pas en communauté, ce qui est bien sûr contradictoire. Est-ce parce que se mêler de la politique signifie déjà être citoyen de son système, être « croyant » ? Esprit de citoyens qui ne tolèrent plus la non continuité d’eux-même à l’observation de l’autre. Sagesse endormie. Mutisme de rigueur pour s’assembler dans nos ressemblances, s’exclure dans nos divergences. (On peut douter que c’était la même chose au temps des cafés à dix francs, avec son flipper ou des universités pré-austérité, des manifestations pré-état-d’urgence).

Le jour du vote, toujours est-il, me donnait l’occasion d’approcher la source. Cette hésitation devenait objet de méditation. Et s’il existait encore du spirituel dans une société où tous les maux sont enregistrés dans nos sciences, selon des préceptes savamment fouillés, définis et établis au cour de l’Histoire où pouvoirs religieux, politique, et  lucratifs semblent s’être succédés ? Traversant le quartier des grandes infrastructures laïques comme une salle dédiée aux associations, puis un peu plus loin, devant un parking, un espace dédié à la solidarité, il s’agissait de deviner l’influence possible d’une nation électrice dans le paysage. Ce spirituel était là aux marges de l’individualité, de l’individualisme.

« I have had my dream–like others–
and it has come to nothing, so that
I remain now carelessly
with feet planted on the ground
and look up at the sky–
feeling my clothes about me,
the weight of my body in my shoes,
the rim of my hat, air passing in and out
at my nose–and decide to dream no more.2 
»

William Carlos Williams, Thursday, Broken Windows, in Selected Poems, éd. Charles Thomlinson

Je revenais fier d’être électeur de l’Histoire. Ce que je ne savais pas, c’est que pas un seul candidat, sinon le vainqueur, ne respecterait le principe de la primaire, nouvelle méprise sémantique, nouveau « langage-tangage », à l’égard de nos âmes en voyage.

1 : Titre du livre Eclairs d’ébène et de dimants, Paulin Joachim
2 : « J’ai eu mon rêve – comme les autres – / et il n’en est rien sorti, si bien / que je suis maintenant insouciant / les pieds plantés au sol / et je regarde le ciel – / je sens mes vêtements sur moi, / le poids de mon corps dans mes chaussures, / le bord de mon chapeau, l’air qui entre et sort / de mon nez – et je décide de ne plus rêver. »

Proposé par (c)Martin Wable / commenter

 

PARTAGE MEDIA n°4
vendredi 20 février 2017
Journal Le 1/ Le revenu universel


LE RU : « UNE MACHINE PLUS LÉGÈRE »

Quelques extrait de deux opinions confrontées / dans la publication n°139 du Journal Le 1
sur la thématique controversée ; pour travailler ses opinions, son sens critique,
éviter les heurts et écueils des réformes rapides — ou trop lentes.

Premièrement, une définition de Manon Paulic :
(auteure dans ce numéro du reportage Une expérience berlinoise) 

« Le revenu universel est défini par le Mouvement français pour un revenu de base comme « un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sans contrôle des ressources ni exigence de contrpartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement ». Dans la pratique, les différentes expérimentations lancées depuis les années 1970 répondent rarement à cette définition. Les variations sont nombreuses. Le dispositif est, pour le moment, souvent réservé aux chômeurs ou aux pauvres, limité dans le temps, financé par une ONG, une entreprise ou les citoyens eux-mêmes (…) »

Une confrontation de deux opinions / qui se conclut ainsi :

Jean-Louis Gombeaud (journaliste) : « Votre philosophie ne conduit pas au solde de tout compte. Mais en réalité, elle mène à la suppression du SMIC. Cette tendance l’emportera car ce ne sont pas les philosophes mais les comptables qui gèrent les pays. Et ils diront : avec une aide de 500 euros, plus besoin du SMIC. Affirmer que ce revenu universel n’entrainera pas de conséquences en chaîne est une autre forme d’utopie ! »

Gaspard Koening (philosophe) : « L’inquiétude existe que le revenu universel passe progressivement à 700 euros dans cinq ans, puis à 1000, voir 1500 euros, et qu’on arrive à une socialisation totale, néocommuniste, de la société. Les arguments vont dans les deux sens. S’agissant du SMIC, on peut vouloir son abolition indépendamment du revenu universel. Quant à la bureaucratie fiscale, elle doit être réduite à peau de chagrin. La seule chose à contrôler, c’est la déclaration de revenus. Pour le contribuable, le gain de prévésibilité sera énorme par rapport au système actuel qui ne permet pas de savoir combien d’impôts on va payer, combien d’allocations on va toucher. Pour une fois, on saura précisément pourquoi on paie l’impôt, de façon saine et logique : l’impôt que je paie en tant qu’individu sert à financer le filet de protection dont je bénéficie en tant qu’individu. C’est la justification la plus forte. Dès lors, un simple ordinateur à Bercy peut établir les calculs, 500 euros de versement et 25 % de prélévement. C’est une machine plus légère. »

Liens / Le Monde diplomatique : dossier, le revenu garanti et ses faux amis / Journal Le 1 : n°139, janvier 2017 (extrait, édito)

 

PARTAGE LITTERAIRE n°3
vendredi 20 février 2017
Élisée Reclus, extrait


Pendant l’enfance des sociétés, les hommes isolés ou groupés en faibles tribus avaient à lutter contre des obstacles trop nombreux pour qu’ils songeassent à s’emparer de la surface de la Terre comme de leur domaine : ils y vivaient, cachés et tremblants, commes les bêtes fauves des forêts ; mais leur vie même était une lutte de toutes les heures : sous la constante menace de la famine ou du massacre, ils ne pouvaient s’occuper de l’exploration du pays, et les lois qui leur eussent permis d’utiliser les forces de la nature leur étaient encore inconnues. Mais la force de l’homme se mesure à la puissance d’accomodation au milieu. A mesure que les peuples se sont développés en intelligence et en liberté, à mesure qu’ils ont mieux compris l’action de ces forces qui les entrainent, ils ont su réagir sur ce monde extérieur dont ils avaient subi passivement l’influence ; ils se sont graduellement approprié le sol qui les porte, et devenus, par la force de l’association, de véritables agents géologiques, ils ont transformé de diverses manière la surface des continents, changé l’économie des eaux courantes, modifié les climats eux-mêmes, déplacé les faunes et les flores. Sans dooute, parmi les œuvres que des animaux d’un ordre inférieur ont accompli sur Terre, les îlots bâtis par les coraux dépassent les travaux de l’homme par leur étendue ; mais ces constructions se poursuivent de siècle en siècle d’une manière uniforme et n’ajoutent jamais un trait nouveau à la physionomie générale du globe : ce sont toujours les mêmes récifs, les mêmes terres lentement émergées comme des bancs d’alluvions fluviales ou marines, tandis que le travail de l’homme, sans cesse modifié, donne à la surface terrestre la plus grande densité d’aspect, et la renouvelle, pour ainsi dire, avec chaque nouveau progrès de la race humaine en savoir et en expérience.

p.93-94, Réaction de l’homme sur la nature (1864), éd. Héros-Limite, 2015

 

MISE EN PERSPECTIVE
COSMORÉELLE n°1
Attroupement sans arme
D’une femme diplômée 

08/02/2017


Au regard des témoignages contre les violences policières, tels que ceux émis tout récemment, et sur toutes les chaines, concernant les agressions subies par un jeune homme de Seine Saint-Denis (et dont les conséquences ont été l’éclatement d’autres indignations), voici quelques lignes d’un témoignage anonyme. Un partage plus personnel autour de l’expérience policière et dans le temps plus long. Cette « mise en perspective », afin d’interroger des événements de l’actualité au travers d’une voix qui, étant subjective, en est comme une ramification, autrement essentielle :

« Vers 11h30, une enquêtrice maternelle vient me chercher, et décrète à partir de mon apparence que « je n’ai vraiment rien à faire là », contrairement aux autres. Elle me propose même de boire et manger à son bureau, en s’excusant pour toutes ces heures perdues, dans le froid et dans l’incertitude. Le questionnaire commence, « rien de bien méchant, [je] verra[i] ». En effet, des questions assez sommaires, auxquelles il m’est d’ailleurs assez aisé de répondre par la négative : « avez vous lancé des projectiles sur les forces de l’ordre ? », « reconnaissez-vous avoir eu un comportement violent à l’égard des CRS ? », « avez vous vu des gens virulents à l’égard des forces de l’ordre dans votre entourage? » (j’en oubliais presque que j’étais accusée d’ « attroupement sans arme », et non d’agression à l’égard d’un ou plusieurs agents), « avez vous piétiné les hommages aux victimes des attentats ? »

Quelque instant plus tôt le témoignage exprime le contexte :

« Arrivée, je suis menottée pendant un long moment au banc de l’entrée du commissariat. Une femme décide enfin de m’accorder son attention après avoir bien discuté et rit avec ses collègues. « Et ça c’est quoi ? ». Ça, c’est moi. Elle demande à un collègue de me décrocher mais c’est elle qui me prend par le bras et m’emmène dans une petite cellule. Elle m’interroge (à la deuxième personne évidemment) sur ma « mentalité de merde », qui selon elle a consisté à saccager les hommages faits aux victimes des attentats. À ce stade, j’ignorais encore que les médias avaient mis l’accent sur ce sinistre détail ;  je ne vois donc vraiment pas de quoi elle veut parler. Elle insiste et continue de m’insulter indirectement, s’en prenant à mes supposées pensées, comportements, projets, amis. »

La description est longue peut-être parce qu’attachée à déceler ce qu’il y a de désespérant dans l’indifférence bureaucratique ou plus largement au sein des services « de la sécurité », conforté par la conviction qu’ont peut-être trop rapidement ses acteurs de servir la « justice » . Celle-là même qu’Anna Arendt cherchera à comprendre toute sa vie, marquée en 1961 par le procès d’Eichmann ?

On est libre toutefois de désigner le malaise d’une société qui peine. Le pouls instable d’un corps social qu’il s’agit de distinguer. On n’ignore pas non plus que les infrastructures de la police et le matériel peuvent laisser à désirer, et que les violences ne sont pas unilatérales. Le témoignage conclut sur l’importance de garder le droit manifester  :

Je ne sais pas à quelle génération j’appartiens, (ni si de « génération » il convient de parler). Ce qui est certain c’est qu’il faudra trouver une autre catégorie incantatoire que celle de « génération Bataclan » par rapport à ce qu’il s’est passé dimanche dernier. Éspérons qu’elle soit d’un autre registre, et qu’elle fasse effectivement hommage aux victimes des attentats en sortant tous ceux qui ont survécu de la catégorie des victimes, pour les faire entrer dans celle des citoyens. Il est peut-être temps de se dé-victimiser, y compris pour résister aux djihadistes, au moins sur un plan théorique et médiatique. Mais alors même que cette journée du 29 novembre aurait pu être pleine d’espoir parce que des persones ont récupéré la rue qu’on veut leur interdire (si ce n’est pour faire les courses de Noël dans les grands magasins : notons à ce propos que dans la FNAC et les galeries La Fayette beaucoup de visctimes potentielles étaient attroupées ce jour-là ! Les médias décident de mettre sous le feu les quelques actes isolés des dénommés « profanateurs ». Je ne pense pas avoir plus perturbé le deuil de ces familles que l’a fait nôtre gouvernement en balançant éffrontément des bombes quelques heures après les événements.

Bien entendu, et malheureusement, certaines franges de la population française sont confrontées à ce genre d’expérience policière de manière fréquente. Comme on me l’a rappelé plusieurs fois cette nuit là : n’étant pas « colorée » je n’aurai pas trop de problèmes bien que je n’eus pas mes papiers sur moi. Il faut donc continuer à s’insurger contre ces pratiques discriminantes dans un état de droit comme le nôtre. Mais il faudra aussi se demander si l’« État d’urgence n’est pas finalement un « État policier » (nombreux slogans les associaient dimanche dernier), et dans ce cas, si nous sommes tous prêts à accepter de vivre ces expériences au quotidien, dès que nous nous manifestons comme citoyens conscients et concernés. Penser et se manifester politiquement ne doit pas devenir un crime.

Et, en rapport étroit avec ce que nous fait savoir la Cour des comptes, qui met l’accent sur le budget lié à l’Etat d’urgence. Et à toutes les sonnettes d’alarmes financières, privées ou publiques. Dont toutes ne nous regardent pas à condition qu’elles ne transpirent dans les affaires d’un potentiel représentant du pays, et à défaut de conclusions imparablement logiques, faire sonner une voix qui n’est pas celle d’une chaine ou d’un journal comptant des dizaines de salariés mais une voix unique comme celle d’un poème, permet autrement peut-être de se familiariser à notre citoyenneté en exil quelque part. On est libre de prêter l’oreille dans les lieux publlics, ou les transports, de d’y méditer. Lors que frémissent d’autres nouvelles encore, bourgeonnent d’autes éclats de voix dans l’humidité du crépuscule. Et qu’on ignore le long tracé de la carte historique dans laquelle les nouvelles du 8 février décideraient d’imprimer leur empreinte.

Et, de citer, Todorov, qu’on salue en regardant le ciel hélas depuis ce mêmee 8 février : “Il ne faut pas s’endormir simplement parce que la démocratie est mieux que le totalitarisme !”

Proposé par (c)Martin Wable / commenter
Liens / France Culture : La Grande table du 08/02/2017, Tzvetan Todorov, humaniste et insoumis / Télérama : archives du 07/02/2017, propos recueillis par Catherine Portevin / Le Monde : article du 08/02/2017, L’Affaire d’Aulnay prend un virage politique / Cour des comptes : rapport public annuel du 08/02/2017.

 

PARTAGE MEDIA n°3
mercredi 8 février 2017
Emmaus France


Le lundi 6 février, Emmaus publie son manifeste pour 2017 : « La solidarité, plus que jamais un délit ? »
La totalité du texte se lit au lien suivant : http://emmaus-france.org/manifeste-la-solidarite-plus-que-jamais-un-delit/​

Deux extraits dûment reportés :

1/ « Avec l’instauration de l’état d’urgence, et dans le contexte baptisé « crise migratoire », on assiste à une recrudescence de poursuites visant à empêcher l’expression de la solidarité envers migrants, réfugiés, Roms, sans-papiers… Au-delà, c’est le soutien à l’ensemble des personnes étrangères qui tend à devenir suspect, l’expression de la contestation des politiques menées qui est assimilée à de la rébellion et au trouble à l’ordre public.

La loi permet en effet de poursuivre les personnes qui viennent en aide aux « sans-papiers »1, mais toutes sortes d’autres chefs d’accusation servent désormais à entraver toute action citoyenne qui s’oppose aux politiques mises en œuvre. L’ensemble de ces intimidations, poursuites, condamnations parfois, visent donc bien en fait ce qui constitue de nouvelles formes du « délit de solidarité »(…)

2/ « Dans le même temps, des poursuites ont commencé d’être menées sur la base de textes sans rapport avec l’immigration.

• Les délits d’outrage, d’injure et de diffamation, de rébellion ou violences à agent de la force publique sont utilisés pour défendre l’administration et la police contre celles et ceux qui critiquent leurs pratiques ;
• Le délit d’« entrave à la circulation d’un aéronef », qui figure dans le code de l’aviation civile, permet de réprimer les passagers qui, voyant des personnes ligotées et bâillonnées dans un avion, protestent contre la violence des expulsions ;
• La réglementation qui sanctionne l’emploi d’un travailleur étranger sans autorisation de travail a servi à inquiéter des personnes qui, hébergeant des étrangers en situation irrégulière, acceptent que leurs hôtes les aident à effectuer des tâches domestiques.

Aujourd’hui, les motifs des poursuites se diversifient toujours plus.» (…)

Liens / Emmaus international, Emmaus France

 

CHRONIQUE n°1
vendredi 20 janvier 2017
Chronique cosmoréelle ratp


La capitale, comme beaucoup de grandes villes présente des quartiers divers, où se partagent espaces privés et espaces publics. Héritière de la démocratie, dont on fait l’éloge dans les écoles, celles laïques et celles où encore on enseigne les préceptes catholiques, elle s’effrorce de laisser pour les piétons un maximum d’espace de vie publique. De la place de la République, à la cour du Louvre, ou la piazza du musée Beaubourg ; ils sont nombreux et connaissent des réglementations. On n’accepte pas les commerces implicites, ni les musiciens, ou les réseaux trop importants de mendiants.

IMG_2346
Hotêl des Invalides, (c)Julie Merlo

IMG_2338
Quais de Seine, (c)Julie Merlo

Des initiatives dites « de quartier » permettent même à des cercles restreints mais parfois nombreux de riverains de profiter des toits des immeubles, de potagers, et autres initiatives comme on en connaît notamment dans les quartiers nord où une gentrification croissante cherche de nouveaux moyens d’habiter l’espace urbain.

Toujours est-il, les privilégiés qui parcourent les beaux espaces de la ville le dimanche, ou entre les heures de pointe – que ce soit un jardin, une butte, ou une place – n’y accèdent pas tous seuls. Afin de se transporter dans ces espaces élégants, il faut prendre les transports.

 

Il existe donc pour les plus grande classe de la population des trains, des bus, des taxis. Tout un réseau est mis en place. Une majorité emprunte ce que l’on peut appeler en belle langue le métropolitain. Lieu de passage. Lieu de transition. Lieu de cohabitation par excellence. Où les cinq sens doivent se partager en communauté, entre de nombreux passagers.

Ce lieu a un tarif, je l’ai compris dans ma tendre adolescence, lorsque pour démarrer mon petit bout de chemin, j’écumais déjà un capital amendes qui me décida de changer de méthode.

Je creusai la question de ce lieu si fascinant de la ville, un mardi 15 janvier de cette année. Lieu de toutes les réalités me semble-t-il. Je décidai d’y déceler une intrigue, afin d’en saisir de plus près la densité, et l’urgence peut-être, d’une meilleure solidarité dans notre société.

De retour vers mon domicile, disons, je croisai un homme d’un quarantaine d’années, un peu rond, bien looké, à la sortie de la rame. Je recroisai le pauvre un peu plus haut une mine bien différente, le casque de musique descendu des oreilles autour du cou, protestant devant une escouade d’agents, pour un billet « démagnétisé ». Je revenais d’une soirée douloureuse où j’avais appris une nouvelle passable relative aux hasards de la vie. Il faisait froid. J’étais un peu raidi. Emmitouflé dans mon manteau vieillissant. Je passe le sentiment qui m’éprit ce soir. En revanche j’en viens au premier entretien que j’eus plus tard avec l’homme dans le froid :

– Bonsoir, vous avez eu une amende ?
– Oui, salée, c’est pas de chance, c’est la deuxième en peu de temps.
– Ah oui, ça m’est arrivé une fois, le ticket n’est pas passé je n’avais pas vu.
–  Et là c’est parce que j’ai fait des plis. Tu parles au téléphone, tu joues avec ton ticket et il passe pas. 50 euros !
– C’est sûr, ce n’est pas donné.
– Oui, de 25 c’est passé à 50, ils disent qu’on peut réclamer pour faire passer la pillule mais ça j’en doute. Et c’est pire à Londres et Budapest il paraît.
– Ah oui, bon courage.

De retour à mon domicile, éprit de ce même sentiment d’injuste, j’entamai la recherche, au sujet des amendes. Et je fus étonné qu’aucun des grands moteurs de recherches ne relatent de plaintes après 2010, ou 2006 pour beaucoup.
C’était donc cela le réel, des portiques où se heurtent les consciences. Un défi à l’information. J’eus l’occasion d’en parler plus tard à un proche qui avait passé sa vie à frauder, ne se souciait plus de la question. Puis quelques jours plus tard j’aperçus la campagne de publicité pour lutter contre ces méfaits. Puis ce fut son tour d’être pris au piège. Le plaisantin n’avait plus son ticket. Il me raconta que le monsieur qui lui mit l’amende avait des yeux verts et des pupilles noires et rondes, qui vous regardaient droit en face. Comme une lettre à la poste, il fut expédié dans la rue avec sa quittance à la main.

Le souvenir le plus marquant, me raporta-t-il, c’était l’air résigné de cet homme, qui semblait avoir l’impression d’effectuer un acte de courage en appliquant le procès verbal. C’était l’héroïsme inversé. Je pensai à Robin des Bois.

Si les dialogues ne sont pas les mêmes. L’histoire romancée. Le contenu n’en est pas autant invalide. Il existe bien des lois pour les tickets déchirés. Et il est bon à savoir qu’à l’aurore d’une nouvelle compétition pour élir le représentant du pays, les tarifs ont doublé pour les contraventions ratp et pour bien des réseaux de transports français. Ces mesures visant à intimider le fraudeur peuvent avoir aussi l’effet de réduire l’espace de vie démocratique. Cette chronique s’ajoute au chapitre des aides publiques, comme celles pour le logement et la formation qui ont été réduites en 2017. Et dans le livre des injustices sociales, elles cotoient de nombreux sujets plus importants.

Il est toujours bon d’adresser un regard au réel et ses hommes, ou de temps en temps, afin de garantir le transport des émotions. Si j’avais suivi ce controleur aux yeux de renards, peut-être l’aurais-je vu rentrer à la maison desespéré. Ou peut-être endurci. Sans doute n’aurait-il pas fondu devant sa compagne, qu’une situation, qu’un emploi a rendue plus heureuse. Mais on peut supposer qu’il se serait privé de mots durs, de sanctions envers son envirronement, dont il est partie intégrante, et ce serait toujours cela de gagné. Peut-être connaît-il son lot de galères au vu desquelles, sûrement, son travail serait une source de bonheur. Peut-être est-il devenu impassible. Mais je ne l’ai pas suivi, je l’ai imaginé. J’ai noté la pestilence d’un grand homme noir possédé en état d’ébrité. J’ai noté le calme de la rue et ses tours. Et ce jour-là comme il était minuit passé je suis rentré à pied dans un coin de la métropole. J’observais sans les voir les immeubles. Le nouveau parking. L’avenue de mon quotidien.
La ville a son lot d’ingratitudes. La capitale est vaste, plus qu’un texte de loi. Autant sur les grands agoras bien connus, et ses balades où l’on peut marcher en liberté : les quais, les ponts, les boulevards commerçants. On n’y communique pas, on n’y édifie pas nécessairement la démocratie mais on s’y ressource, on y flane, on y respire. À cela ne sont que les conditions climatiques, comme la pluies ou les canicules, pour y apposer des freins, des dissuasions. Elles donnent l’impulsion à toute une politique de la ville, et un urbanisme, qui se veut ami de la nature. Dans un empire de prosperité, même s’il existe des crises, on peut encore se permettre ces vacations urbaines. Des moments de non-temps. Des plages où l’esprit s’exerce à dépasser les horizons. Où les yeux vont chercher des lignes de fuite qu’ils savent présentes dans la géographie des lieux. Ce sera la symétrie des Tuileries, les hauteurs de La Défense, la perspetive des Champs-Elysées. Édifices culturels et rendant hommage aux valeurs culturelles pour nombre d’entre eux. Et il y a des lieux, nombreux de replis, que sont les librairies, les magasins, les musées, où la circulation individuelle nous transporte selon nos aspirations, nous perd aussi. Présents dans les ramifications des quartiers les moins admninistratifs, les moins résidentiels.

Proposé par (c)Martin Wable / commenter

 

 

PARTAGE MEDIA n°2
vendredi 20 janvier 2017
Vox Pop magazine


John Paul Lepers a rencontré Birgitta Jonsdottir députée islandaise, présidente du Parti pirate et peut être future Première ministre. Interview au lien suivant : http://info.arte.tv/fr/lintegralite-de-linterview-de-la-semaine-birgitta-jonsdottir

Quelques extraits dûments dactylographiés :

«  J’ai aussi beaucoup regardé Donald Trump et son langage. Ce que j’ai remarqué en regardant les choses ici et à l’étranger, c’est que si les gens se sentent abandonnés, s’ils sentent que personne ne s’occupe d’eux, ils commenceront à diriger leur colère contre les autres groupes. Et donc la rhétorique a été de dire que les immigrés et les réfugiés nous prennent quelque chose. »

«  Quand vous dans une société riche comme la France, l’Allemagne, l’Islande, pourquoi nous ne taxons pas ces entreprises qui font des profits énormes pour montrer qu’il n’y pas de pauvreté dans nos pays ? »

« A chaque fois que vous avez une opinion sur quelque chose, vous êtes dans la politique. La politique n’appartient pas aux partis, mais elle nous appartient. »

Liens / Vox Pop : La controverse sur le prix de médicaments / La controverse sur le recyclage des déchets.

 

 

PARTAGE LITTERAIRE n°2
vendredi 20 janvier 2017
Joshua Slocum, extrait


Jour après jour je navigue, vent portant, marquant la position de mon bateau sur la carte avec une précision extrême ; mais je le fais plus part intuition, semble-t-il, que par des calculs serviles. Pendant un mois entier, le bateau tient son cap sans bouger ; je n’allumerai même pas pendant tout ce temps la moindre lampe d’habitacle. Chaque nuit, je vois la Croix du Sud par le travers. Chaque matin, le soleil se lève derrière moi et chaque soir il se couche devant moi. Je ne souhaite pas d’autre compas pour me guider, car ceux-la sont sans défaut. Si je doute de mon estime après une longue période en mer, il me suffit, pour la vérifier, de lire l’immense horloge construite là-haut par le Grand Architecte, et je constate qu’elle est juste.

Je ne saurais nier que le côté comique de cette vie étrange m’apparaît parfois. Il m’arrive de me réveiller pour trouver le soleil éclairant déjà la cabine. J’entends l’eau courir tout près, une mince planche me sépare seule des profondeurs et je me dis : « Que se passe-t-il ? » Mais tout va bien ; le bateau est sur sa route ; il navigue comme aucun autre ne l’a jamais fait avant lui. La course rapide de l’eau le long du bord m’indique qu’il file à pleine vitesse. Je sais qu’il n’y a pas d’être humain à la barre, je sais que tout va bien dans l’équipage, à l’avant, et qu’il n’y a pas trace de mutinerie à bord.

Les phénomènes de la météorologie océanique sont d’une étude intéressante, même ici dans les alizés. Je constate que tous les sept jours, à peu près, le vent fraichit et s’écarte plus qu’à l’habitude du pôle Nord, de quelques quarts ; c’est-à-dire qu’il passe de l’est-sud-sud-est, et en même temps apparaît une forte houle de sud-est au sud-ouest. Tout cela témoigne de coups de vent dans les anti-alizés. Puis, jour après jour, le vent remonte en faiblissant pour retrouver enfin son secteur normal est-sud-est. Tel est le comportement à peu près constant des alizés d’hiver par 12° de latitude sud : pendant plusieurs semaines je suis sur le même parallèle. Le soleil, nous le savons, et le créateur des alizés et de tout le système ses vents du globe. Mais la météorologie des océans est à mon avis la plus fascinante de toutes. De Juan Fernandez aux Marquizes je rencontrerai six fois ces grandes palpitations des vents et de la mer elle-même, effet de tempêtes lointaines. Connaître les lois qui régissent les vents et savoir que vous les connaissez, vous feront l’esprit tranquille pour un voyage autour du monde ; sans cela, le moindre nuage ferait trembler. Ce qui est vrai dans les alizés l’est encore beaucoup plus dans les zones de vents variables où les transformations sont plus extrêmes.

Traverser l’océan Pacifique, même dans les circonstances les plus favorables, vous place pendant bien des jours tout près de la nature et vous fait prendre conscience de l’immensité de la mer. La trace de la progression de mon petit bateau sur le grand routier s’allonge sur l’océan, lentement mais surement, et le traverse, tandis qu’à pleine vitesse, sa quille creuse encore avec lenteur un sillon dans la mer qui le porte. Au quarante-troisième jour après l’appareillage – c’est une bien longue période pour une navigation solitaire –, le ciel étant parfaitement clair et la lune en opposition avec le soleil, je prends mon sextant pour faire quelques visées. Trois observations me donnent pour résulat après une longue lutte avec les tables lunaires, que la longitude estimer me place à moins de cinq milles de mon point estimé.

p.156-157-158, Seul, autour du monde (1900), Actes Sud.

 

 

PARTAGE MEDIA n°1
vendredi 20 janvier 2017
Amnesty International


Animation de l’ONG Amnesty International, pour comprendre les réfugiés
À visionner pour s’inspirer en usant de son droit démocratique :

Qui sont les réfugié-e-s ? Pourquoi quittent-ils/elles leur pays? Quels sont leurs droits? Comment vivent les réfugié-e-s ? Pour faire le tour de la question, Amnesty International vous propose des éléments pour comprendre et agir pour le respect du seul droit qui reste quand tous les autres sont bafoués : le droit d’asile.

Protéger les personnes qui sont obligées de quitter leur pays, parfois brutalement, est une obligation. Aucun Etat ne peut y déroger. (AI)

Lien / Droit des réfugiés : La convention de 1951 relative au statut des réfugiés.

 

PARTAGE LITTERAIRE n°1
vendredi 20 janvier 2017
Aimé Césaire, extrait


Au bout du petit matin, la vie prostrée, on ne sait où dépêcher ses rêves avortés, le fleuve de vie désespérément torpide dans son lit, sans turgescence ni dépression, incertain de fluer, lamentablement vide, la lourde impartialité de l’ennui, répartissant l’ombre sur toutes choses égales, l’air stagnant sans une trouée d’oiseau clair.

Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulescence de mes six frères et soeurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle, qu’une imprévisible sorcellerie assoupit en mélancolique tendresse ou exalte en haute flammes de colère ; et ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit, je me suis même réveillé la nuit pour ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’un Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim de jour et de nuit.

Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère, la case gerçant d’ampoules, comme un pêcher tourmenté de la cloque, et le toit amainci, rapiécé de morceaux de bidon de pétrole, et ça fait des marée de rouillure dans la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle, ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture d’abord, puis comme un tison que l’on plonge dans l’eau avec la fumée des brindilles qui s’envolent… Et le lit de planches d’où s’est levée ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes de caisses de Kérosine, comme s’il avait l’éléphantiasis le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de bananes séchées, et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère (au-dessus du lit, dans un pot plein d’huile un lumignon dont la flamme danse comme un gros ravet… sur le pot en lettres d’or : MERCI).

Et une honte, cette rue Paille,

un appendice dégoûtant comme les parties honteuses du bourg qui étend à droite et à gauche, tout au long de la route coloniale, la houle grise de ses toits d’essentes. Ici il n’y a que des toits de paille que l’embrun a brunis et que le vent épile.

Tout le monde la méprise la rue Paille. C’est là que la jeunesse du bourg se débauche. C’est là surtout que la mer déverse ses immondices, ses chats morts, ses chiens crevés. Car la rue débouche sur la plage, et la plage ne suffit pas à la rage écumante de la mer.
Une détresse cette plage elle aussi, avec ses tas d’ordures pourrissant, ses croupes furtives qui se soulagent, et le sable est noir, funèbre, on n’a jamais vu un sable si noir, et l’écume glisse dessus en glapissant, et la mer frappe à grands coups de boxe, ou plutôt la mer est un gros chien qui lèche et mord la plage aux jarrets, et à force de mordre elle finira par la dévorer, bien sûr, la plage et la rue Paille avec.

Au bout du petit matin, le vent de jadis s’élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe en cet autre petit matin d’Europe…

p.17-20, Cahier d’un retour au pays natal (1939), Présence Africaine